Musique de Trompes : ONGO BROTT

MUSIQUE DE TROMPES PRATIQUEE PAR ONGO BROTTO DE BAMBARI DE LA REPUBLIQUE
Interview de M. Emile NDJAPOU

La troupe Ongo Brotto à Paris

Question : Pouvez-vous nous parler de la musique de trompes pratiquée par le Groupe Ongo Brotto de Bambari ?

Réponse : Il convient d’abord de souligner l’importance de la musique en République Centrafricaine :
En République Centrafricaine il existe une très grande diversité de musiques telle, que le grand musicologue français, Simah ARON Directeur de recherches au CNRS a dit qu’en , on trouve un échantillon de toutes les musiques africaines.
En effet, en République Centrafricaine la musique accompagne toutes les activités sociales : il existe des comptines, des berceuses, des musiques de danse, des musiques instrumentales pour la marche, des musiques de jeu, des musiques de moquerie, des musiques mortuaires, des musiques liées à l’initiation ou des rites sacrés.
Toutes ces musiques prennent des formes variées, par exemple des chœurs entièrement vocaux dont les Pygmées sont spécialistes, des orchestres de trompes en pays , des chants lyriques et épiques accompagnés de »koundi « , c’est dire la cithare des Zandé et Zakara, des musiques ludiques sur le xylophone en pays Gbaya, des musiques basées sur le tambour de peau ou de bois, le  » linga « , celui-ci servant également à transmettre des messages, des épopées et des récitals.

Pour répondre à votre question concernant la musique de trompes , il convient de préciser que cette musique est donc pratiquée par les Banda qui constituent l’un des plus importants groupes ethniques de la République Centrafricaine. Ce groupe ethnique qui occupe principalement le centre du pays est divisé en une cinquantaine de sous-groupes ayant leurs coutumes et leurs parlers. Les Brotto sont l’un de ces sous-groupes et la ville de BAMBARI, la métropole du pays Banda est leur terroir. Il va de soi qu’il existe d’autres groupes de Ongo en pays Banda qui sont moins connus à cause de leur éloignement du che-lieu de la région. Ce sont notamment : ONGO TROGOTE, de la Sous-Préfecture de BAMBARI, ONGO BAÏDOU de la Sous-Préfecture de IPPY, ONGO BADE de la Sous-Préfecture de IPPY, ONGO NGBENGA de IPPY etc…

Concert du 22 oct 2006
à la Maison de France

C’est au cours des travaux champêtres que les  » Ganza « , c’est-à-dire les initiés ont découvert une racine creuse d’un arbre appelé  » opo  » et
évidée par les termites. Ils ont utilisé cette racine en y soufflant pour produire des sons variables suivant la grosseur de la racine. Le terme  » ongo « , étymologiquement veut dire  » souffle « . Ils ont complété ces racines avec des cornes d’antilope au bout desquelles ils ont fait des trous pour y souffler ou avec des tiges de bambou de chine dans lesquelles ils soufflent également pour obtenir des sons.Aujourd’hui, l’extraction des trompes qui peut durer deux à trois, voire quatre semaines, se fait selon un rite :

Camel Zekri

la veille du départ sur le site des racines, les artistes les plus expérimentés quittent leurs lits pour dormir sur des feuilles de bananier et durant toute la durée de la fouille, ils sont tenus de s’abstenir d’avoir des relations sexuelles, de consommer du poisson. A leur retour, les trompes extraites ne sont conservées dans les maisons qu’après avoir été aspergées de l’alcool, tandis que les collecteurs doivent faire une ablution avant de rentrer dans leurs maisons.L’inobservation de ce rite entraîne la mort des contrevenants collecteurs de ongos.
Pour former un orchestre de trompes, il faut dix à seize trompes dont la taille varie de 20 cm à 2 mètres, les trompes étant toujours accompagnées d’une paire de grelots entrechoqués. Chaque trompe n’émet qu’une note, à l’exception des cornes ou tiges de bambou qui peuvent réaliser des trilles et des broderies. Les trompes sont accordées entre elles selon un système pentatonique descendant et groupées par  » familles  » de cinq instruments. De l’imbrication très dense des formules individuelles naît une polyphonie touffue, une sorte de  » hoquet  » obsédant aux sonorités éclatantes. Cette musique de trompes est liée au culte des ancêtres et aux rites d’initiation pour les jeunes garçons.

Nzapa A Mou Na Mbi
Président de la troupe

C’est ainsi qu’a été inventée la musique de trompes, la  » musique ongo  » que tout jeune Banda doit apprendre obligatoirement au cours de son initiation. En effet, aucun  » ganza « , c’est- à -dire aucun  » initié  » ne doit sortir de la brousse à la fin de l’initiation s’il ne sait chanter avec le ongo. C’est qu’à la fin de l’initiation, le jour de leur sortie du camp, une grande fête est organisée au village et les ganza jouent tous au songo. D’ailleurs, tant que la pratique du ongo n’est pas sue de tout le monde, l’initiation devait durer jusqu’à la maîtrise complète de cette musique.
Voici quelques chansons du répertoire de Ongo Brotto de Bambari :

– Chanson dédiée aux jumeaux (meya) : Les meya, c’est-à-dire les jumeaux sont des êtres particuliers, des êtres sacrés, foncièrement jaloux : il faut les vénérer, souvent les amadouer pour qu’ils ne jettent pas le mauvais sort sur vous, et surtout il faut les traiter avec délicatesse et avec une stricte égalité afin d’éviter de susciter la jalousie de l’un à éliminer l’autre.Chanson concernant l’attitude de l’épouse : Au lit, lorsque votre épouse se refuse de se donner à vous, bien que cela ne vous plaise pas, il faut toutefois éviter d’atteindre votre but par la violence. Dans de pareilles situations, c’est avec tact ou dissuasion qu’il faut agir ; ce qui conduit souvent l’épouse à changer de comportement.
– Chanson relative au domestique : Le domestique qui a volé les habits de son maître mérite bien la sanction qui lui a été infligée, à savoir son renvoi du travail, car il ne doit prendre quelque chose appartenant à son maître qu’avec son consentement et non à son insu.
– Chanson relative au choix de son futur époux: Au cours de la grande fête à l’occasion de la sortie du camp d’initiation, souvent les jeunes filles émettent discrètement leur préférence pour tel ou tel garçon qu’elles souhaiteraient devenir leur futur conjoint.

Concert du 22 oct 2006 à la
Maison de la Radio France

Question : Comment se déroule l’initiation ?

Réponse : L’initiation ou l’éducation traditionnelles revêt une importance capitale dans les sociétés traditionnelles comme la société Banda. Le contenu de cette éducation traditionnelle repose sur la transmission du culturel, des croyances, des techniques de production etc…Ces rites marquent l’entrée du jeune dans la vie des adultes où, après être circoncis et avoir bravé les épreuves auxquelles il était soumis, ce dernier prendra part aux grandes décisions engageant la vie de l’adulte.
Pour être initié, ces jeunes de 8 à 15 ans sont conduits dans des camps situés très loin du village, en brousse. Une fois arrivés dans les campements tenus secrets aux femmes et aux parents des initiés, ils sont confiés à des spécialistes qui se doivent de leur fournir toute l’éducation nécessaire à leur passage à la vie d’hommes. Les activités se déroulent sans cesse du matin au soir et parfois toute la nuit. Elles vont de la danse traditionnelle au repas, en passant par des épreuves où le jeune doit, non seulement savoir chasser, pêcher, fabriquer des filets, des nasses etc, mais également savoir interpréter les songes, le vol d’oiseaux, la voix du vent, le murmure de la source… Bref, ces camps constituent une véritable école de la vie.

Représentation au studio 105 de la Maison de la Radio France en comapagnie du guitariste
Algérien Camel Zékri

Fin de la représentation au studio 105 de la Maison de la Radio France en comapagnie du guitariste Algérien Camel Zékri et de l’équipe technique du concert.

Selon les ethnies, durant trois à six mois, les jeunes, pendant l’initiation rompent momentanément tous les liens qui les unissent à leur village, à leurs familles. Ils sont soumis à une série d’épreuves inhumaines et dégradantes et ont pour devise  » voir, entendre et ne rien dire « . Devant un danger ces jeunes doivent garder le sang froid. Ils doivent rester insensibles aux piqûres des insectes. Ils doivent grimper aux arbres avec agilité, courir aussi vite qu’une biche lors des chasses, se glisser dans les lianes et les racines sans provoquer le moindre bruit de froissement de feuilles mortes. Ce qui fait croire que la forêt, la brousse et les fleuves n’ont plus de secret pour eux.

L’initiation se déroulant habituellement en brousse, dans un cadre sauvage, non domestiqué par l’homme représente pour les villageois un  » au-delà  » où l’on entre en contact avec les puissances invisibles, les dieux, les génies, les ancêtres. Les novices appartiennent à l’autre monde, celui des défunts. Ils vivent dans leur proximité car eux-mêmes sont morts, enterrés, dévorés. Leur comportement doit être le plus éloigné possible des normes habituelles. Ils portent une tenue spéciale et leur corps est souvent recouvert de chaux. Ils revêtent donc la condition des esprits. L’apparition des masques représente le moment le plus poignant de ce contact avec le monde invisible.
Dans les rites féminins également, il y a en général un moment où la jeune fille est considérée comme morte,  » partie avec la lune « , enfermée dans la maison comme dans une tombe où elle ne doit accomplir aucun travail, ne pas se laver ou faire la cuisine, ne parler qu’à voix basse, ne sortir que dans l’obscurité, donc faire comme si elle ne comptait pas parmi les vivants. C’est que mourir, c’est naître dans l’au-delà, être initié, c’est à la fois mourir et renaître. Le temps de circoncision des jeunes permet aux initiés de revivre la genèse de l’univers et de devenir contemporain de la gestation du monde.

Question : Cette éducation traditionnelle a-t-elle encore la chance de survivre dans le contexte actuel de la mondialisation ?

Réponse : Aujourd’hui, l’éducation traditionnelle et précisément la pratique du ongo, est confrontée à un grave problème, celui de la relève, d’une transmission de tout ce patrimoine culturel, de façon régulière et permanente aux générations futures. Or, ce n’est pas le cas. En effet, avec le phénomène de l’exode rurale, de la scolarisation, bref de la vie moderne, voire de la mondialisation, la tendance est que la nouvelle génération ne reste pas attachée à son terroir ; elle s’en va et les dépositaires de cette culture, c’est- à- dire les parents de plus en plus essoufflés sous le poids de l’âge ne peuvent plus la transmettre, surtout lorsque l’on sait qu’en Afrique la transmission est orale et qu’en Centrafrique particulièrement, l’espérance de vie est de 43 ans. N’est-ce pas là un réel danger pour notre patrimoine culturel ?
C’est pourquoi il est plus qu’important, pour conserver, entretenir ce patrimoine, qu’une incitation soit conçue pour intéresser les jeunes afin qu’ils puissent s’adonner à cette activité culturelle noble. C’est ce souci qui m’a conduit à créer en 1995, à IPPY, une Association pour la Promotion de la Culture Traditionnelle dont les objectifs contenus à l’article 2 des Statuts sont :  » la sauvegarde, la pérennité de la culture ; la protection du patrimoine culturel ; la recherche des voies et moyens pour promouvoir la culture ; la sensibilisation sur l’importance de la culture, facteur de l’identité d’un peuple ; la formation des jeunes artistes ; la coordination des activités culturelles ; l’organisation des manifestations culturelles sur le plan local, national et international ; la collaboration avec les autres Associations culturelles « . C’est dans ce cadre qu’il est organisé régulièrement à IPPY des week end culturels auxquels les plus jeunes, voire des jeunes filles prennent part. Pour moi, c’est une véritable école où les jeunes, garçons et filles doivent acquérir les connaissances de leurs ancêtres afin de conserver notre culture.

Un danseur et Souffleur
de trompes de bois

Dans ce sens, au mois de Décembre 2006, sera organisée en plein pays Banda, à IPPY, une Sous-Préfecture de la Ouaka située à 500 km de Bangui, capitale de la République Centrafricaine, une importante compétition pour tous les Groupes Ongo de la région, en vue de sélectionner les meilleurs musiciens ongo,. Ceux-ci pourront devenir des formateurs de cet ,, après une formation donnée par des spécialistes de la musique. Ce sera une manière d’enrichir cette musique traditionnelle par des apports de la musique moderne. C’est le lieu d’apprécier le travail du guitariste Camel ZEKRI et le Groupe ONGO BROTTO DE BAMBARI qui ont réalisé une création musicale métissée, laquelle sera présentée à Radio-France le 22 àctobre 2006 à Paris. Ils s’attèlent également à l’heure tuelle, en résidence à Alençon (France), à l’élaboration d’une création musicale métissée baptisée Xem Num qui sera présentée au mois d’avril 2007 au Théâtre de cette ville appelé scène nationale 61. A mon humble avis, les avantages pouvant réulter de cette démarches sont multiples, notamment::
– l’enrichissement de la musique moderne par l’apport des éléments de cette musique traditionnelle,
– la pérennisation de la musique de trompes grâce à la codification des certains de ses éléments par le métissage,
– l’agouement à court terme des jeunes de la région concernée, car les opportunités données ici au Groupe Ongo Brotto de Bambari ne leur sont pas inaperçues.
C’est pourquoi, je suis convaincu que mon idée de la création d’une Ecole de musique de trompes n’est pas une utopie. Le dernier mot reste aux spécialistes de la musique.

Paris, le 22/10/2006

Emile NDJAPOU
Président Fondateur de l’Alliance Française de Bangui
Responsable de l’Association pour la Promotion de la Culture Traditionnelle
B.P. 2199 BANGUI République Centrafricaine. Tél. (236) 56.06.26

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